Maison des Hommes et des techniques

Fermetures de boîtes... et après ?

Affiche Fermetures de boîtes... et aprèsEn 2005, la Maison des Hommes et des techniques a organisé une semaine de réflexions et d'échanges sur les fermetures d'entreprise, avec une programmation cinéma, une exposition, des conférences : Fermetures de boîtes... et après ?

Fin 2003-début 2004, nous avons commencé à réfléchir sur un événement d’ampleur pour commémorer le dixième anniversaire de la Maison des Hommes et des techniques. Passé les premiers tâtonnements, nous avons décidé de l’orienter autour des fermetures d’entreprises, la MHT elle-même ayant été créée suite à la fermeture des chantiers navals de Nantes. Revenir sur l’origine de la Maison tout en comparant l’expérience de ses fondateurs à celle de nombreux salariés ayant subi le même sort, nous paraissait d’autant plus intéressant que les cas particuliers de fermetures permettaient d’aborder un grand nombre de questions transversales : les choix économiques et politiques, les liens entre travail et santé, le rôle de la formation professionnelle, les relations entre le monde de l’entreprise et les pouvoirs publics, les délocalisations, la désindustrialisation et les projets de ré-industrialisation, la précarisation du travail, la globalisation libérale, les violences sociales, la solidarité internationale, etc. Un interlocuteur nous a parlé d’un mémoire sur les associations d’anciens salariés [Associations de salariés confrontés aux restructurations, une innovation sociale majeure ?, décembre 2002], coordonné par Claude Emmanuel Triomphe et A. Paccou dans le cadre de l’Université européenne du travail. Il révélait qu’il existait une centaine de ces associations en France. C’est sur elles, celles citées dans le rapport en question et celles que nous étions en mesure de repérer nous-mêmes, que nous avons décidé de nous appuyer pour notre manifestation.

Objectifs de départ

Plusieurs choix concernant le type de manifestation, les intervenants et les interventions nous paraissaient primordiaux :

  • Nous n’avons pas souhaité organiser un colloque de « type universitaire » ; dès lors il fallait éviter les « cours magistraux » de quelques « spécialistes » en direction de leurs pairs ;
  • Nous voulions que les représentants des associations, c’est-à-dire les salariés concernés, soient au centre de la manifestation ;les professionnels qui les entoureraient, que ce soient des chercheurs, inspecteurs du travail, médecins, seraient là pour nuancer, contredire, critiquer, confirmer… leurs propos mais en aucun cas ne parleraient à leur place ;
  • Une fois admise la prépondérance des salariés concernés, un mélange d’intervenants compétents le plus large possible nous a paru indispensable ;
  • La libre expression de ceux qui souffraient des licenciements collectifs nous semblait essentielle ;
  • Cela d’autant plus que cette expression ne peut pas toujours avoir lieu au moment des conflits ;
  • Nous avons souhaité donner l’occasion aux associations de salariés de se rencontrer, sachant que même celles qui sont proches, soit géographiquement, soit parce qu’elles sont issues de secteurs industriels proches, ne se fréquentent pas beaucoup ;
  • Il fallait montrer que les licenciements collectifs, contrairement à ce qu’on peut penser et que beaucoup pensent, ne touchent pas uniquement les secteurs économiques « désuets », les vieilles industries comme le textile, la métallurgie, les mines, mais également, et de façon très massive, des secteurs de pointe comme l’informatique, la bureautique, l’assurance, la banque, etc. Cette diversité devait se refléter dans la présence des associations d’anciens salariés ;
  • Une fois garantie la libre expression des salariés-intervenants, il fallait que l’on puisse recenser les propositions concrètes pour répondre aux menaces que constituaient, pour les salariés, les fermetures de leurs entreprises ;
  • Si les intervenants le souhaitaient, nous réfléchirions aux suites que nous pourrions donner collectivement, et éventuellement en s’appuyant sur la Maison des Hommes et des techniques et la dynamique créée par Fermetures de boîtes… et après ?, à cet événement.

La recherche des intervenants

Dès janvier 2004, les premiers contacts ont été pris avec des représentants de salariés d’entreprises qui ont fermé. Les réactions qu’ils suscitaient étaient positives et encourageaient à poursuivre ; elles prouvaient que notre projet répondait à un besoin d’être pris en compte de la part des salariés qui restent sur le carreau après la fermeture de leur entreprise.

Certains refus permettent de comprendre quelles sont les difficultés auxquelles se heurtent ceux qui souhaitent continuer à s’exprimer collectivement après la fermeture de leur « boîte ». Certaines associations contactées n’ont pas perduré ou n’avaient pas suffisamment de moyens humains pour déléguer un participant. D’autres étaient difficiles à contacter, car leurs anciens animateurs avaient quitté leur région d’origine ou ne militaient plus.

Plusieurs contacts permettent de mesurer l’ampleur du découragement qui prévaut parfois au bout de quelques mois, parfois seulement au bout de quelques années. Au fil du temps, et jusqu’au mois de mars 2005, il devait y avoir quelques désistements. À travers les nombreux entretiens que nous avons menés durant toute l’année 2004, se sentait la difficulté, pour les responsables de ces associations, de maintenir un lien, hors lieu de travail, entre anciens salariés qui, au mieux, avaient retrouvé du travail, au pire étaient confrontés aux problèmes financiers et autres liés à leur perte d’emploi. Pour d’autres, la menace de fermeture restait d’actualité : ainsi, le représentant du personnel d'une usine dont une partie des machines avait été déménagée en catimini par le patron, avait accepté de venir dans un premier temps, mais n’osait plus s’éloigner de son lieu de travail ensuite (menace d’un nouveau plan social, crainte de voir se reproduire une fermeture « la nuit »).

Dès le départ, il nous a semblé important de contacter des associations emblématiques certes, dont le « cas » avait connu une certaine médiatisation (Metaleurop, Cellatex, Moulinex…) mais également des associations peu connues, l’ensemble représentant des secteurs industriels diversifiés : la métallurgie et le textile bien sûr, mais également la bureautique, l’informatique, la banque, l’assurance, l’agro-alimentaire… Les associations (ou représentations de salariés) suivantes ont finalement participé à Fermetures de boîtes… et après ?

  • Les anciens d’Epeda de Mer (Loir-et-Cher) : fabrication de matelas (ils ont également participé à la projection du film Rêve d’usine au Cinématographe) ;
  • L’association « Chœurs de fondeurs » créée par les salariés de Metaleurop-Nord : usine de zinc et de plomb située à Noyelles-Godault (Pas-de-Calais) ;
  • L’Association des victimes de la fusion (AVIF) : association des salariés licenciés suite à la fusion d’AXA et de l’UAP dans l’ensemble de la France. Elle profitera de sa venue à Nantes pour réunir ses adhérents de l’Ouest ;
  • L’association « Boulevard de la lutte » (Rennes) : elle réunit les salariés de l’usine ST MicroElectronics ;
  • Le Comité de sauvegarde Félix-Potin-Dispar, basée à Longjumeau dans la région parisienne : cette association réunit les anciens salariés de la chaîne d’alimentation ;
  • Les « Mains bleues », l’association des anciens salariés de l’usine Levi’s de La Bassée (Nord) ;
  • Le syndicat de retraités qui regroupe les anciens salariés de Massey-Ferguson à Marquette-lès-Lille (Nord) ;
  • L’Association Histoire de la construction navale à Nantes : elle réunit les anciens salariés des chantiers navals ;
  • L’association « Les Dauphins » située dans la banlieue parisienne et qui réunit les salariés licenciés de Siemens ;
  • L’association « Personne sur le carreau » (Nord), qui regroupe les salariés de Rank-Xerox-Cerplex ;
  • Les anciens salariés de Disco de La Roche-sur-Yon (Vendée), dont l’association s’est transformé en « Relais pour l’emploi », destiné à reclasser les salariés licenciés ;
  • Les anciens salariés de la filature Mossley-Hellemmes (Nord), dont le délégué syndical a été chargé par la Région Nord-Pas-de-Calais de suivre, de soutenir, et éventuellement de reclasser les salariés licenciés de la région ;
  • Les salariées de Chantelle à Couëron (Loire-Atlantique) ;
  • Les anciens salariés de l’usine de chaussure Rivabel Partners de Vieillevigne (Loire-Atlantique) ;
  • L’Association des anciens travailleurs de l’Île Seguin (ATRIS) à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine), qui regroupe les ouvriers ayant travaillé sur les chaînes de fabrication de Renault ;
  • L’Association de défense des intérêts des anciens salariés ACH (Adias-ACH), qui regroupe les salariés ayant travaillé dans la construction navale au Havre (Seine-Maritime) ;
  • L’association « Une tour, une histoire », qui réunit les anciens travailleurs de Tréfimétaux à Couëron (Loire-Atlantique).

Leurs témoignages devaient refléter la diversité de leurs expériences, du type d’association qu’ils représentaient et de la diversité des solutions qu’ils proposaient aux salariés licenciés.

Une manifestation qui s’appuyait sur de nombreux partenaires

Fermetures de boîtes-débatsDès le départ, notre recherche s’orientait vers des partenaires de nature très différente (institutions, associations, syndicats, comités d’entreprises, coopératives, mutuelles, etc.) et dont l’intervention devait connaître des modalités variées (subventions, co-financements, communication, recherche d’intervenants, aide matérielle et personnelle…). L’avis des partenaires sur le contenu de la manifestation, sur son appellation et sur la manière de la présenter a été systématiquement sollicité. L’élaboration du programme, si dans son ensemble elle incombait à l’organisateur, est donc bel et bien le fruit d’un travail collectif avec les différents partenaires.

Dans la mesure où nous souhaitions toucher un public le plus large possible, issu notamment du monde de l’entreprise et du travail, la recherche de partenaires pouvant se faire le relais de l’information auprès des salariés, était primordiale. Dès le printemps 2004, rendez-vous a été pris avec les organisations syndicales et les associations de comités d’entreprises. Nous leur demandions de nous soutenir dans la démarche, de diffuser la communication et de nous fournir les renseignements nécessaires pour contacter les représentants de salariés dans les entreprises locales. La CGT et la CFDT y ont répondu favorablement, ainsi que les associations de comités d’entreprises.

Parmi les autres partenaires, on peut citer la Mutualité française, l’Union régionale des SCOP, la Maison des sciences de l’homme, Alternantes FM, le Centre d’histoire du travail, etc. Très rapidement est née l’idée d’organiser, en complément des cinq jours de rencontre, une série de séances de cinéma sur le thème des fermetures d’entreprises, en partenariat avec d’autres associations : Désembobinage dans le vignoble nantais, le Cinématographe à Nantes, le Centre de culture populaire à Saint-Nazaire, le Centre d’histoire du travail. Des rencontres répétées avec Michel Sourget ont abouti à la décision de transmettre en direct (ligne Numéris) les débats de Fermetures de boîtes et de les entrecouper d’entretiens avec des intervenants dans un studio qui serait installé au Centre d’histoire du travail. Une table de presse a été mise en place en partenariat et avec l’aide de la librairie Vent d’Ouest.

L’élaboration des contenus

Les thèmes retenus pour les séances de débats et les conférences devaient refléter la diversité des sujets mis en avant lors d’une fermeture d’entreprise ; c’est dans cet esprit que nous avons commencé à réfléchir au contenu. En favorisant l’échange entre représentants des salariés et autres intervenants, nous avons cherché à élaborer un programme qui permettrait d’évoquer le plus grand nombre possible de ces sujets : violences, aspects juridiques, rôle des différents acteurs dont les pouvoirs publics, problèmes sanitaires, rebondissements possibles à court et à long terme, délocalisation et mondialisation, utopies, aspects territoriaux, mémoire et patrimoine, etc.

D’un point de vue pratique, les représentants des salariés devaient intervenir là où leur expérience semblait la plus riche au vu de la documentation que nous avions pu réunir, tout en étant invités à participer à l’ensemble des débats à partir de la salle (ce qu’ils ont fait très largement). Les autres intervenants (inspecteurs du travail, médecins, élus, dirigeants d’entreprise, coopérateurs, mutualistes, sociologues, historiens, etc.) seraient choisis en fonction de leurs compétences respectives. Chaque séance serait confiée à un animateur (journaliste, sociologue, historien ou l’un des intervenants présents) dont la tâche difficile serait d’assurer du temps de parole à tous les intervenants, de donner la parole le plus possible à la salle et de faire en sorte que l’on soit en présence d’un débat et non d’une conférence ou d’une juxtaposition d’interventions d’« experts ».

Le contenu de la manifestation

Celle-ci s’est déroulée en trois temps : cinq jours de débats et d’échanges sur les fermetures d’entreprises ; une programmation cinéma en partenariat avec d’autres associations ; une exposition photographique et sonore avec la venue de syndicalistes polonais.

Les journées de rencontre

Après de nombreuses mises à jour et quelques désistements de dernière minute, le programme des journées de rencontre Fermetures de boîtes... et après ? (10-14 mars 2005) s’est effectivement déroulé sous la forme suivante :

Jeudi 10 mars

17h Conférence d'accueil : Causes et conséquences des fermetures. Que se passe-t-il lorsqu'une entreprise ferme ? Par Danièle Linhart, sociologue et auteur de Perte d'emploi, perte de soi (érès, 2003).

18h30 Inauguration officielle en présence de : Yannick Guin, adjoint à la Culture de la Ville de Nantes ; Patrick Maréschal, président du conseil général de Loire-Atlantique ; Patrick Cotrel, vice-président du conseil régional des Pays de la Loire ; Serge Doussin, secrétaire générale de l'Union départementale CGT de Loire-Atlantique ; Yvan Ricordeau, secrétaire général de l'Union départementale CFDT de Loire-Atlantique.

 

Vendredi 11 mars

Les réactions. Animateur : René Bourrigaud, historien du droit.

9h Violences patronales/Violences ouvrières. Moyen de lutte en réaction à des violences ou préjudices subis (celles des « patrons voyous » notamment), la violence ouvrière fait parfois l'objet d'une mise en scène étudiée pour appuyer des revendications. Dans tous les cas, elle fait partie de l'histoire du mouvement ouvrier depuis ses origines. Avec : Alain Mignot, ancien d'Epeda (Mer, Loir-et-Cher) ; Jean-Louis Martin, Choeurs de fondeurs (Metaleurop, Courcelles-les-Lens, Pas-de-Calais) ; Charles Barbanès, président de l'Association des victimes de la fusion (Axa/UAP) ; Jean-Marie Michel, association Boulevard de la lutte (ST Micro Electronics, Rennes).

10h Les aspects juridiques. La loi est-elle favorable aux patrons voyous ? Quelles réactions juridiques possibles pour les salariés licenciés ? Les fermetures peuvent-elles être évitées si la loi change ? Avec Tiennot Grumbach, avocat, défenseur des salariés de Renault-Vilvoorde (séance organisée en partenariat avec le laboratoire « Droit et changement social » (CNRS) de Nantes).

11h30 Pouvoirs publics et autres acteurs. Animateur : Bernard Laurençon, directeur du travail honoraire. Lorsqu'une entreprise ferme, tous les acteurs de son entourage sont concernés. Certains, les élus en particulier, sont directement interpellés par les salariés et leurs familles. Peuvent-ils se substituer aux acteurs économiques ? Quels sont leurs moyens d'action, aux niveaux local, régional et national ? Les fermetures peuvent-elles être anticipées et leurs effets peuvent-ils être parés en amont ? Avec : Ernest Vendeville, maire de Courcelles-les-Lens (Pas-de-Calais) ; Philippe Grosvalet, conseiller municipal de Saint-Nazaire, conseiller général ; Alain Mustière, Président directeur général de Mustière automobiles, président du Conseil économique et social régional ; Yvan Ricordeau, secrétaire général de l'Union départementale CFDT de Loire-Atlantique.

15h Les répercussions des fermetures sur la santé. Animatrice : Danièle Linhart, sociologue. Maladies, problèmes psychologiques, répercussions sur la famille, voire suicide, sont autant de conséquences d'une précarisation brutale, qui interpellent professionnels de la santé, associations et pouvoirs publics. Avec : Gérard Deruelle, président du Comité de sauvegarde Félix-Potin-Dispar (Alimentation) ; Pascale Scilbo, conseillère municipale de Nantes, militante associative ; J. Foucher, délégué de l'Union des mutuelles de Loire-Atlantique, correspondant du groupe Kuhlmann ; Annie Touranchet, médecin du travai  ; Michel Debout, médecin, président de l'Union nationale pour la prévention du suicide. Cette séance a été enregistrée intégralement par Télénantes.

 

Samedi 12 mars

9h30 Question de survie. Animateur : Bruno Lefebvre, anthropologue du travail. Se « serrer les coudes » pour mieux résister aux conséquences d'un licenciement collectif, voilà ce qu'ont choisi de nombreux « ex-salariés » en créant une association. Plus d'une centaine fonctionnent en France, parfois longtemps après la fermeture de leur entreprise. D'autres choisissent des moyens d'expression différents comme l'écriture ou le théâtre. Quels sont les atouts et les limites de cette lutte pour la survie ? Avec : Jean-Louis Martin, Choeurs de fondeurs (Metaleurop) ; Nicolas Naudé, TEC-CRIAC, Roubaix (Nord) ; Didier Andreau, Colères du présent, Arras (Pas-de-Calais) ; Michèle Sevrette et Nadine Jurdeczka, Les Mains bleues (Levi's) ; Gérard Tripoteau, Association Histoire de la construction navale à Nantes (AHCNN) ; Claude Painault, ancien salarié de Massey Ferguson, Marquette-lès-Lille (Nord).

14h Favoriser l'emploi. Animateur : Pierre Cam, ancien inspecteur du travail, sociologue. Lorsqu'une entreprise ferme, les pouvoirs publics mettent en place des dispositifs divers (cellules de reconversion, etc.) qui ont comme but de gérer la crise et de reclasser les salariés licenciés. Peut-on faire le bilan de ces outils ? Quelles sont les conditions pour qu'ils fonctionnent à la satisfaction du plus grand nombre ? Mais plutôt que de réagir après coup, ne faudrait-il pas favoriser les actions en amont, par l'intermédiaire de la formation professionnelle continue par exemple ? Avec : Jean-Claude Cotentin, Les Dauphins (Siemens) ; Félix Tronson, (Dubigeon, construction navale) ; Michel Aelbrecht, Personne sur le carreau (Cerplex, électronique, bureautique et télécommunication) ; Bernard Rabiller, Relais pour l'emploi (Disco SA) ; Daniel Steyaert (Mossley-Hellemmes, filature) ; Marie-Pierre Chauvel, directrice départementale adjointe du travail, de l'emploi et de la formation professionnelle ; Patrick Cotrel, vice-président du Conseil régional des Pays de la Loire ; Hubert Bouchet, secrétaire général de l'Union des cadres Force ouvrière, auteur d'un rapport au Conseil économique et social (L'acte productif dans la société des savoirs et de l'immatériel).

 

Dimanche 13 mars

10h Table ronde : Redémarrer autrement. Animateur : Christophe Patillon, historien, Centre d'histoire du travail. L'histoire est riche de tentatives de redémarrage, individuelles et collectives. Les exemples de LIP et des mineurs gallois, la création de certaines coopératives et le développement de l'économie sociale et solidaire rappellent qu'on peut « entreprendre autrement ». Mais de nombreux licenciements collectifs débouchent sur la création de commerces et de micro-entreprises. Dans cet environnement varié, le « rêve » autogestionnaire est-il encore d'actualité ? Avec : Hubert Durand, président de l'Union régionale des SCOP ; Jean-Philippe Magnen, conseiller communautaire à Nantes-Métropole, chargé de l'économie sociale et solidaire ; Andrée Terrien, directrice de L'Ouvre-Boîtes 44 ; Jean-François Gendron, président de la Chambre du commerce et de l'industrie (CCI), Nantes.

11h30 Conférence : Le « mythe » autogestionnaire : une perspective dépassée ? Par Frank Georgi, maître de conférences à l'Université Paris I (Panthéon-Sorbonne), chercheur au Centre d'histoire sociale du XXsiècle.

15h Fermetures de boîtes et mondialisation. Animateur : Bernard Vrignon, Maison des citoyens du monde. Accusées de tous les maux, les délocalisations sont-elles responsables des fermetures d'entreprises ? De quoi parle-on- au juste ? Comment concilier l'indignation que suscite la recherche du profit maximum à tout prix et le droit au développement économique des pays où une main-d'oeuvre peu chère attire les investisseurs occidentaux ? Face à cette situation, la solidarité internationale des travailleurs est-elle un vain mot ?
Autour d'un film : Ouvrières du monde, par Marie-France Collard, documentaire, 84 mn, 2001. Derrière le « nouvel évangile » de la compétitivité se cachent des vies singulières : celles d'ouvriers, d'ouvrières qui, dans les pays du Nord comme dans ceux du Sud, en font l'expérience directe. C'est leur parole, leur rencontre, leur vie quotidienne que le film nous propose de suivre. En Belgique et en France, Rosa et Marie-Thérèse vivent leurs derniers mois de travail dans les usines Levi's. Leur histoire se conjugue à celle de Yanti et d'ouvrières anonymes du secteur textile pour qui, en Turquie, en Indonésie, aux Philippines, le seul horizon semble représenté par 10, 12, ou 14 heures de travail par jour pour un salaire dérisoire. Débat avec : Michèle Sevrette et Nadine Jurdeczka, Les Mains bleues (Levi's) ; Jean-Michel Cardinal, membre du CA d'ATTAC-44 ; Serge Doussin, secrétaire général de l'Union départementale CGT de Loire-Atlantique ; Michel Sansier, conseiller technique ANPE mutations économiques auprès de l'ANOFM (Roumanie).

 

Lundi 14 mars

Animateur : Gilles Luneau, journaliste au Nouvel Observateur.

9h30 Table ronde : Le cas des petites et moyennes entreprises. Quid des « cas particuliers » comme les (toutes) petites entreprises et les paysans ? Quel est l'impact de la crise de l'agro-alimentaire sur l'ensemble de l'économie d'un territoire ? Les femmes, concentrées souvent dans certains secteurs économiques, sont-elles particulièrement touchées par les fermetures d'entreprises ? Avec : Andrée Terrien, L'ouvre-Boîtes 44 ; Frédéric Gautier, secrétaire de l’Union syndicale CGT de la métallurgie ; Jean Cadiot, SOS-Paysans en difficulté ; Gérard Durand, Confédération paysanne ; Annie Guyomarc'h, salariée de Chantelle ; Marie-Thérèse Pineau, ancienne salariée de Rivabel Partners (chaussure) à Vieillevigne, ancienne déléguée, membre du bureau de Hacuitex (CFDT) Pays-de-la-Loire.

14h30 La spécificité des territoires. Concentrer l'angle de vue sur des territoires donnés, permet-il de mieux comprendre les forces et les faiblesses de l'économie régionale et les conséquences sociales qui en découlent ? Alors que l'exemple de Saint-Nazaire permet de mettre en lumière la crise des chantiers et son impact sur les entreprises de sous-traitance, Châteaubriant illustre le cas d'une petite ville de campagne. Avec : Jean-Yves Texier, secrétaire général de l'Union locale CFDT de Saint-Nazaire ; Christian Duval, élu CGT aux Chantiers de l'Atlantique à Saint-Nazaire ; Bruno Lefebvre, anthropologue du travail ; Jean Lefranc, Centre de culture populaire ; Serge Adry, syndicaliste CGT de Châteaubriant.

17h Table-ronde : Le travail de mémoire. Animateur : Dominique Luneau, journaliste, directeur de Télénantes. Lorsqu'une entreprise ferme, c'est souvent la naissance d'une nouvelle friche industrielle. Au-delà de la conservation du patrimoine industriel, comment mettre en valeur la mémoire et les cultures ouvrières ? À travers différents cas de figure apparaissent des choix fondamentaux pour l'image d'une ville et d'un quartier. Avec : Alexandre Chemetoff, urbaniste chargé de la réhabilitation de l'Île de Nantes ; Mohammed Amri, président de l'association des Anciens travailleurs de l'Ïle Seguin (ATRIS) ; Bernard André, secrétaire général du CILAC ; Amand Pitte, vice-président de l'Association de défense des intérêts des anciens salariés ACH (Adias-ACH), Le Havre ; Arnaud Biette, président de l'association Entreprise et patrimoine industriel ; Loïc Rousselot, association Une tour-une histoire, Couëron ; Jean Relet, président de la Maison des Hommes et des techniques.

 

La programmation cinéma

La programmation cinéma répondait à un souhait de décentraliser Fermetures de boîtes à l’extérieur de l’agglomération nantaise ; en plus du Cinématographe, des séances étaient prévues dans le vignoble nantais et à Saint-Nazaire.

Des réunions croisées ont eu lieu avec les trois partenaires potentiels : festival Désembobinage, Cinématographe et Centre de culture populaire, avec qui nous avons élaboré les programmes. Nous avons souhaité que les thèmes abordés par les films et les intervenants soient, dans la mesure du possible, complémentaires des cinq jours de débats à la Maison des Hommes et des techniques. En ce qui concerne le programme cinéma, un quatrième partenaire s’est joint à nous : le Centre d’histoire du travail qui, depuis plusieurs années, organise des soirées de cinéma avec intervenants sur le thème du travail.

Stocznia Gdanska : une exposition sur les ouvriers des chantiers navals de Gdansk (Pologne)

En 2003, la Maison des Hommes et des techniques avait été contactée par Cécile Liège, journaliste radio, qui nous proposait un projet d’exposition photographique et sonore sur les ouvriers des chantiers navals de Gdansk, chantier mythique s’il en est. Le travail qu’elle était en train de réaliser avec François Struzik, photographe vivant en Belgique, portait sur les conditions de travail de ces ouvriers à travers une trentaine de portraits photographiques et sonores (interviews réalisés par Cécile Liège).

La qualité du travail réalisé par François Struzik et Cécile Liège, le regard particulier qu’ils portaient sur ces ouvriers et leur environnement de travail, méritaient qu’on accueille leur exposition ; le cadre de Fermetures de boîtes paraissait d’autant plus approprié que les chantiers de Gdansk étaient en difficulté à leur tour. Elle permettait de donner une dimension internationale à notre manifestation.

L’exposition fut présentée à la Maison des Hommes et des techniques du 23 mars au 22 avril, puis à la Maison du peuple à Saint-Nazaire du 27 avril au 11 mai 2005 (sur invitation du Centre de culture populaire). Elle a permis, au-delà de la programmation cinéma, de renforcer le partenariat avec le CCP dans le cadre de Fermetures de boîtes.

L’exposition fut complétée par la venue de deux syndicalistes polonais des chantiers de Gdynia, Leszek Swietczak et Jan Scopinski, respectivement président et vice-président du syndicat Stocznowiec. Ils ont participé à deux conférences-débats, la première le 7 avril à la Maison des Hommes et des techniques, la seconde le 8 avril à la Maison du peuple à Saint-Nazaire. Lors de ce déplacement, nos hôtes ont pu participer à une visite des Chantiers de l’Atlantique, organisée en collaboration avec le comité d’entreprise des Chantiers.

En marge des débats

En dehors des débats, des moments festifs ont été mis en place : apéritif sur la péniche Cap vert le vendredi soir (avec présentation du projet associatif autour de la navigation de personnes à mobilité réduite sur le fleuve), suivi d’un repas commun au restaurant. Samedi soir : visite guidée du site de la Prairie-au-Duc, concert-apéritif de la chorale Les mystères des voix de garage, suivi d’un repas « galettes et crêpes » animé par la chanteuse Manoline. Dimanche soir : repas commun des intervenants qui restaient sur place.

Les débats se sont déroulés dans la salle de conférences de la Maison des Hommes et des techniques. La scénographie mise en place associait des photos réalisées par deux photographes rennais (Thomas Brégardis, Guillaume Prié) sur le conflit des salariés de ST Microélectronics et des articles de presse sur des conflits locaux.

Dans la salle d’exposition, les associations d’anciens salariés ont pu se présenter, rencontrer le public et parler de leurs combats et actions dans des mini-espaces d’exposition mis à leur disposition. Dans un « coin télé » a eu lieu la transmission en direct des débats qui se déroulaient dans la salle de conférences. La table de presse, une table avec des documents mis en libre consultation (rapports et documents divers concernant les fermetures d’entreprises et les restructurations industrielles) et les espaces conviviaux se trouvaient également dans cette salle, le tout animé par une petite équipe de bénévoles : anciens de la Navale, salariés du CHT, amis et proches de la Maison des Hommes et des techniques.

La manifestation a été l’occasion d’exposer, dans le hall d’accueil, des photographies d’Hélène Cayeux sur des conflits locaux.

La plupart des intervenants associatifs sont également intervenus à Alternantes FM. Selon le responsable de la radio, ces émissions ont été bien suivies et ont suscité de nombreuses réactions positives. De nombreux auditeurs ont dit avoir apprécié « l’immersion » suivie dans le sujet traité. Loin de faire double emploi avec les conférences, elles les ont prolongées et ont touché des auditeurs qui, pour une raison ou pour une autre, ne se seraient pas déplacés à la Maison des Hommes et des techniques.

Rencontres avec des scolaires : une classe de seconde du lycée Jean Perrin a participé aux débats du vendredi matin : la moitié de la classe a assisté à l’intervention de Tiennot Grumbach, alors que l’autre moitié est allée à la rencontre des associations d’anciens salariés dans la salle d’exposition. En fin de matinée du 10 mars, les représentants de l’association Chœurs de fondeurs se sont déplacés au lycée des Bourdonnières, où ils ont débattu avec deux classes respectivement de seconde et de première S.

Quelques remarques critiques

La fréquentation des cinq jours de débats a été bonne (autour de mille participants) et, à l’exception du lundi dans la journée, les débats se sont déroulés devant une salle pleine. Néanmoins, les réseaux de la Maison des Hommes et des techniques n’ont été qu’imparfaitement représentés. Il s’agit là d’une situation que nous retrouvons à d’autres occasions et qui doit nous interroger.

Les changements politiques qui sont intervenus à la même période au niveau du conseil général et du conseil régional nous ont certes été favorables en ce qui concerne le contenu, les nouveaux élus nous paraissant assez sensibles au thème développé, la mise en place des équipes a en revanche retardé les réponses que nous attendions avec une certaine impatience. Les échos que nous avions de la réception de nos dossiers étaient favorables dans trois cas sur quatre. Néanmoins, malgré des rendez-vous pris très tôt et des « relances » fréquentes, nous avions souvent le sentiment que les choses traînaient, que les institutions s’attendaient mutuellement, et il fallait attendre l’extrême fin de l’année 2004 pour avoir les premières réponses positives officielles, grâce à l’intervention personnelle de certains élus. Ces « hésitations » n’ont pas facilité la mise en place d’un projet qui nous obligeait à engager des sommes assez considérables (pour la « petite » association que nous sommes) si nous voulions tenir nos engagements vis-à-vis des intervenants que nous avions invités (prise en charge des frais de voyage, de logement et de nourriture, ce qui est un minimum dans ce genre de circonstances).

Il n’a pas été possible d’organiser un « événement » décentralisé à Châteaubriant, sans que nous comprenions très bien pourquoi : manque de disponibilité des militants locaux, réticences par rapport au sujet… ont pu jouer en défaveur du sujet proposé.

Une présence faible des élus : en dehors des élus invités à titre personnel pour participer à un débat, très peu se sont déplacés de leur propre gré. Se désintéressent-ils de la question ? Se sont-ils sentis « mis sur la sellette » ?

Une couverture médiatique non négligeable : plusieurs articles importants ont été publiés par Ouest-France et, dans une moindre mesure, par Presse-Océan avant le déroulement de la manifestation. Télénantes est venue filmer le débat sur les aspects sanitaires. Deux regrets néanmoins : la manifestation a surtout été annoncée en marge des articles de fonds et n’a pas fait l’objet d’un grand article appelant à y assister ; les débats eux-mêmes ont été peu « couverts » par la presse écrite (un article dans Presse-Océan).

Suites et réactions

Toutes les conférences et tables-rondes ont été enregistrées et transcrites par les salariés de la Maison des Hommes et des techniques. Ce travail a abouti à la réalisation d'un livre reproduisant le contenu des débats. Il est accompagné d’un CD avec l’intégralité des débats radiophoniques.

Bon nombre d’intervenants avaient suggéré de faire de la Maison des Hommes et des techniques un lieu d’échange permanent entre les associations d’anciens salariés, en élargissant à celles qui n’ont pas pu participer aux journées de rencontre du mois de mars. Cette volonté s'est heurtée à un manque de moyens flagrant.

La Maison des Hommes et des techniques a été contactée par plusieurs personnes suite à cette manifestation, dont un réalisateur qui prépare un documentaire sur une fermeture et ses conséquences ; ces réactions ont confirmé que le sujet est rarement traité en profondeur et qu’il existe peu de documentation sur le sujet.

À notre demande, quelques participants, choisis au hasard au fil de rencontres après les débats, ont bien voulu nous envoyer leurs appréciations par écrit. Ils expriment des points de vue diversifiés qui, sans prétendre à l’exhaustivité, sont représentatifs des remarques qui nous ont été faites oralement par d’autres participants :

C’est par l’association « Les Ecossolies » que j’avais eu le dépliant avec le programme de cette initiative de la Maison des Hommes et des techniques. On l’a reçu par la suite dans la SCOP où je travaille. Le titre m’avait bien plu parce qu’en ce moment on parle beaucoup de délocalisations, de fermetures… mais la suite ? Je suis donc allée au débat du samedi après-midi : « Favoriser l’emploi ». Même si je ne suis pas concernée dans un premier temps j’y ai appris plein de choses au-delà de l’émotion suscitée par les différents témoignages. Il a été beaucoup question de la formation continue, de ce qu’elle permettrait si elle n’était pas réservée à quelques-uns, de la bouée qu’elle constitue quand il faut envisager un changement de profession. J’ai entendu la réflexion de la directrice départementale adjointe du travail à propos des fonds très peu utilisés par les entreprises pour la gestion prévisionnelle des emplois et des compétences. Les différents intervenants ont été très clairs quant au rôle joué par les cellules de reconversion, ce qui les a poussés à créer des associations de soutien aux ex-salariés en vue de leur reclassement. Même si, confusément, j’avais entrevu cette situation après la fermeture d’entreprises locales, ces témoignages étaient éclairants. La remarque de Patrick Cotrel sur les savoir-faire collectifs, qu’il est difficile de mettre en œuvre individuellement après un licenciement, m’a parue pertinente et il m’a semblé que la réponse était en partie dans la formation encore. Ce que j’ai beaucoup apprécié c’est que les personnes présentes parlaient avec « leurs tripes » parce que c’est ce qu’elles avaient vécu. C’était beaucoup plus percutant qu’un exposé qui nous aurait été fait par un quelconque expert en fermetures d’entreprises. Et on comprenait bien comment ils avaient mis en place des processus pour répondre à la demande de leurs anciens collègues ou même pour palier des carences de dispositifs mal adaptés ou dévoyés. Le dimanche, j’ai assisté avec beaucoup d’émotion à la projection du film « Ouvrières du monde ». J’ai juste regretté que nous ne soyons pas plus nombreux (bien qu’un certain nombre quand-même) à être témoins de la ténacité de ces femmes. Heureusement que de tels films existent et que des lieux comme la Maison des Hommes et des Techniques élargissent nos horizons. Ces débats et témoignages m’ont beaucoup impressionnée. Salariée-associée d’une SCOP, je mesure encore plus l’importance d’être partie prenante de la gestion de notre outil de production, d’en assurer collectivement la pérennité et de miser sur la formation et la transmission des savoirs.

Une salariée-associée d’une SCOP

En deux mots, j'ai beaucoup apprécié les témoignages des salariés victimes des fermetures. C'était le grand mérite de ce colloque que de leur permettre de s'exprimer et d'échanger leurs expériences. À côté, les interventions d'experts et de syndicalistes paraissaient fades, hormis évidemment celle de T. Grumbach dont le discours outrancier a plu à certains et fait rire les autres. Je n'ai entendu qu'une intervention d'employeur dans une table ronde. Je crois qu'il s'agissait de Mustière. Il a un peu joué les boucs émissaires. Peut-être fallait-il faire plus clairement le choix entre un colloque vraiment pluraliste, avec autant d'employeurs que de syndicalistes, ou un événement uniquement centré sur la parole ouvrière. Il aurait été intéressant que le débat soit poursuivi dans le cadre du groupe local UET, qui devait travailler sur « Y a-t-il des restructurations socialement responsables ? » Cela paraît malheureusement compromis.

Un inspecteur du travail

Globalement, j'ai été très très agréablement surpris par le colloque, et cela vaut pour les autres membres de l'association (Nous étions cinq à avoir assisté à au moins un débat sur les trois jours). D'abord par la fréquentation, car tous les débats auxquels nous avons participé sur les trois jours, ont fait salle pleine. Le dimanche, avec un beau soleil, des « visiteurs » sont entrés après une visite au salon de l'immobilier ! Ensuite par les intervenants et les échanges, il y a eu une grande diversité de nature d'intervenants et d'interventions et cela a permis des débats forts avec le public, tout en laissant s'exprimer chaque intervenant. Ce qui n'est pas une évidence quand il y a entre cinq et huit intervenants très différents sur scène ! Enfin, deux points particulièrement forts me sont apparus. Le premier est la question du rapport entre syndicat et association sur ce thème, révélant que le syndicalisme, centré sur le salarié en emploi, se confronte à ses limites pour travailler sur cet « après », sauf les exceptions telle la CGT de Massey Fergusson. Il y a là à réfléchir. De plus, la diversité des cheminements qui mènent à ces regroupements et associations est aussi très étonnante. Entre ceux qui s'organisent dès la fermeture, voire avant et ceux qui se retrouvent quelques années plus tard à l'initiative d'une commande institutionnelle culturelle, comme les Levi's, les modalités d'associations sont très variées et montrent la complexité des rapports sociaux, des valeurs et des intérêts qui les structurent – liens, solidarité, nécessité vitale et psychologique, lutte politique, reconnaissance individuelle et/ou sociale et collective, etc. Il n'y a pas de modèle, de normes et cela semble échapper aux cadres établis dans les objectifs et l'organisation du mouvement ouvrier et plus largement syndical. Le second fait suite à la diversité des cheminements et concerne l'intensité des affects, de la souffrance qui s'est exprimée pendant ces débats. Pleurs, bouffées collectives de douleur n'ont pas été rares. Au-delà de l'aspect purement affectif et sensitif de ces manifestations et de la dimension psychologique, elles révélaient, d'une part, une dimension sociale, collective de la violence et la souffrance des faits de fermeture, de rupture professionnelle, sociale et existentielle. D'autre part, cela révélait aussi la dimension de la domination, d'oppression et de la parole illégitime, au cœur du statut d'ouvrier et plus largement de salarié. S'exprimer sur ces phénomènes, ces expériences socioprofessionnelles, dans l'espace public demeure toujours illégitime pour les acteurs eux-mêmes de ces faits. Les « gars » de Renault et les « filles de Levi's » exprimaient clairement ce sentiment d'illégitimité, de non-reconnaissance à oser prendre la parole, à s'organiser pour exprimer des réflexions et agir dans l'espace public. En dehors de l'entreprise et de la lutte syndicale, l'expression publique et collective de salariés sur leurs expériences, leurs réflexions, leurs projets pour leur environnement au sens large, demeure encore à acquérir, car ces expressions, ces idées semblent toujours niés, inentendables, preuve que domination et oppression font toujours partie des représentations et des actes des autres classes ! Pour finir, votre initiative était pertinente, bravo ! Maintenant, elle fait naître la nécessité de la création d'un réseau, pour s'informer et rendre légitime l'expression publique et collective de tous les acteurs. Y compris, pour notre activité de l'association, cela nous a donné du courage et de l'intérêt pour poursuivre nos travaux !

Un sociologue, militant d'une association

Ces témoignages et réactions révèlent que la Maison des Hommes et des techniques a pleinement joué son rôle en constituant un lieu de parole et d’expression pour ceux qui ont connu un licenciement collectif, un lieu d’échange entre des (ex)salariés qui, même s’ils ont vécu des expériences similaires, n’ont pas l’habitude de se fréquenter, et un lieu de débat libre en dehors de toute contrainte institutionnelle. C’est précisément ce type d’espace, distinct de ceux qui ont comme objet la défense des salariés ou la recherche d’emploi par exemple, qui fait défaut actuellement. En le créant, nous pensons avoir rempli une bonne partie de notre mission.

Manifestation réalisée avec le soutien de : Ville de Nantes, Nantes Métropole, Conseil général de Loire-Atlantique, Conseil régional des Pays de la Loire, Mutualité française, Union régionale des SCOP.

Avec la participation de : ACENER, Centre d'histoire du travail, Cinématographe, Centre de culture populaire, Festival Désembobinage, Maison des sciences de l'homme, Alternantes FM, Tourisme et loisirs, Unions départementales CGT et CFDT, Université permanente, Association Histoire de la construction navale à Nantes.

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